Théorie de la crémaillère

le 17/02/2022

Le Social en mouvement

Notre société devient de plus en plus sécuritaire et enfermante. Dans ce contexte , l’action sociale, éducative et culturelle classique ne parvient plus à produire de changements, ou à ouvrir des perspectives. S’il est improbable que cette tendance s’inverse dans les temps à venir, les acteurs sociaux que nous sommes ont à s’interroger sur de nouvelles manières d’agir.

Emmanuel Kant observait l’effet de l’usure du temps sur la nature. Il donnait ainsi l’exemple d’un promeneur dans le désert qui tracerait sur le sable un triangle. Le vent, ajoutait-il, se chargera bientôt d’effacer toute trace de ce triangle. Ceci est une certitude, comme il est tout aussi certain que ce même vent serait incapable de créer de lui-même une telle trace, à son tour. 

Cette anecdote illustre le principe de l’entropie, c’est à dire la seconde loi de la Thermodynamique qui affirme que l’énergie se conserve dans l’univers, mais qu’elle se dégrade dans sa forme. C’est la roue irrépressible du temps qui amène toute chose au chaos. Le temps est irréversible. 

L’être humain, mais on pourrait dire aussi la vie en tant que principe, luttent contre l’entropie et créent des exceptions. 

Il n’en demeure pas moins que ce même humain peut tout autant accélérer le chaos et dégrader le Monde. 

On s’accoutume en effet à ce qui se détériore ; il est plus facile de détruire que de construire. Il est plus facile d’interdire que de faire, de formater que d’innover. 

Et, par les temps qui courent, voici que nous nous habituons à bien des choses insolites : l’interdiction pour certaines catégories de la population à accéder à des lieux de loisirs ou de culture. Nous nous résignons à la fermeture des classes des écoles et des collèges. Nous nous habituons au tri des publics ; comme nous avons commencé à nous habituer il y a bien longtemps aux pratiques de sélection, aux grilles fermées, aux digicodes et la vidéo-surveillance. 

Nous avons connu depuis les années 80, une accumulation de mesures sécuritaires, de barrières, d’inaccès aux institutions les plus sociales. Chaque mesure supplémentaire s’est ajoutée aux précédentes sans jamais les abolir ni revenir en arrière. 

Nous touchons là à la meilleure illustration du principe d’irréversibilité dans la vie sociale. 

Nous connaissons à présent l’accumulation des mesures dites sanitaires. Nous pouvons dès à présent tabler sur leur irréversibilité plus que probable. La réforme est impossible ; qui croit encore aux véritables changements politiques par les élections ? Qui croit encore, dans les institutions sociales, à la véritable possibilité d’innover ? 

Plus que d’autres générations, celles qui sont actives actuellement doivent faire face au principe de la crémaillère. Chaque cran, enclenché par la roue à dents , empêche tout retour en arrière. 

Ce constat pourrait paraître décliniste et catastrophique, il est pourtant plein d’optimisme. 

Nous vivons en effet, selon la formule en vogue, un véritable « choc de simplification ». 

Celui-ci n’est pas celui des démarches administratives qui, à l’inverse de ce principe affiché, excluent de plus en plus de leurs droits des pans entiers de la population. Il ne s’agit pas non plus de la simplification de la vie de tous les jours, ou des fonctionnements des institutions sociales, sanitaires ou publiques, qui sont au bord de l’explosion. 

Non, la simplification que nous connaissons est celle de l’exigence et de la nécessité. Nous allons devoir, tout simplement, faire « autre chose ». Nous allons devoir le faire, car il ne sera bientôt plus possible de faire quoi que ce soit dans les cadres qu’on nous impose. 

C’est tout simple ; peut-être d’une manière inédite par son ampleur dans l’histoire de l’humanité, la vie même va nous pousser à contrevenir en permanence. 

Contrevenir pour habiter, contrevenir pour respirer, contrevenir pour circuler, contrevenir pour créer et entretenir des liens. 

Un boulevard s’ouvre à nous : celui de la rénovation de l’action sociale, éducative et culturelle. 

Toute tentative, toute initiative que nous mettrons en place ne rencontrera que succès et adhésion. Et pour cause, nous agissons dans un désert , sur des terrains et auprès de publics abandonnés et relégués. 

Nous avons à refonder des interventions sociales qui vont à l’encontre de cette entropie qui envahit les institutions et les pratiques. 

Prenant la voie opposée, celles-ci mettent en avant des caractéristiques que nous pouvons repérer : 

Décloisonner. A l’opposé des pratiques de tri, de sélection des publics, les actions sociales et éducatives propres à impacter les publics et apporter quelques changements dans leur vie se doivent d’être les plus ouvertes possibles. Il s’agit de mélanger les âges, les cultures et les situations et compter justement sur l’énergie qui sera produite par ces rencontres. 

S’autoriser. Pour sortir du sentiment d’impuissance qui envahit peu à peu à la fois la conscience des acteurs, que des publics, il faut pouvoir démontrer des possibles, des capacités d’agir, susciter l’imagination. Il faut réveiller l’envie d’agir sur son environnement, son cadre de vie, son voisinage. 

Durer. Afin de lutter contre la fragmentation des réponses institutionnelles, qui buttent chaque fois sur l’obstacle qui s’ensuit, il convient de mener des projets culturels , socioéducatifs sur lesquels on peut compter. Des actions qui durent et qui dépassent le temps d’une enfance, d’une adolescence ; des actions qui permettent de s’investir, de les quitter un temps et d’y revenir. 

Laurent Ott

You may also like...